Le séminaire doctoral « Travaux en cours » de l’école doctorale 131 de l’Université Paris Cité reprendra lors de l’année 2026-2027 et portera sur le thème « L’Autre : figures de l’altérité ». Dans la lignée du précédent séminaire doctoral sur le thème « Silence ! », il nous a paru essentiel, au vu du contexte politique, national et international, de mener une réflexion autour de ce thème, lequel peut se laisser appréhender selon diverses approches.

Télécharger le PDF de l’AAC Séminaire L’Autre : figures de l’altérité

  • L’ED 131 étant pluridisciplinaire, nous accepterons des propositions émanant de tous les champs que celle-ci admet en son sein : histoire, littérature et étude de la langue, cinéma, architecture, philosophie, histoire et théorie de l’art.

     

    S’intéresser à l’autre, c’est évidemment s’intéresser au différent (alter), à ce qui s’oppose au même, au soi (ego). Mais cette altérité – qui s’oppose à l’identité – est double, si bien que, dans ce même temps où il est autre que moi, l’autre est aussi un autre moi (alter ego). L’autre est à la fois même et autre, sujet et objet, de sorte que, parlant de l’autre, nous questionnons d’emblée ce que nous sommes et qu’en portant notre regard sur autrui, nous interrogeons aussi notre propre identité. Dans les lignes qui suivent, nous tenterons de donner un rapide échantillon non-exhaustif de la polysémie de la notion.

     

    Axe 1 La différence

     

    L’altérité peut s’exprimer de bien des façons. Dans sa forme individualisée (autrui), elle s’incarne à travers diverses figures, que certains traits spécifiques rendent, pour une raison ou pour une autre, différentes. Ces traits sont plus ou moins distinctibles de prime abord : la nationalité, l’origine, la couleur de peau, la classe sociale, la confession religieuse, la conviction politique, l’orientation sexuelle, le genre, l’âge, etc… Les arts et la littérature n’ont eu de cesse de mettre en scène ces innombrables figures de l’altérité… Si l’extra-terrestre constitue peut-être une forme d’acmé de l’altérité (c’est la rencontre du troisième type), l’espèce humaine peut aussi trouver, dans son environnement immédiat, dans la faune et la flore, dans ce qui est non-humain et qui ne cesse de l’entourer et d’interagir avec lui, une forme d’altérité, au cœur aujourd’hui des études écocritiques.

     

    Quant à la rencontre avec l’autre, elle n’est jamais anodine. Dans le meilleur des cas, elle peut occasionner une belle histoire d’amour, une grande amitié… Dans d’autres, conflit, exclusion, domination et subordination, repli sur soi, etc. L’autre peut être pris dans de multiples dispositifs délétères (racisme, antisémitisme, sexisme, impérialisme, colonialisme, et tant d’autres…), dans les rets aussi d’un discours qui le réifie irrémédiablement et annihile jusqu’à sa possibilité, quant à lui, de discourir, de pouvoir parler (Spivak, 1988). Dans cette configuration, l’autre soumis au même, n’atteint pas au stade de sujet ; forclos dans un statut d’objet, la rencontre est manquée… Pourtant, rappelle Todorov, « notre destin est inséparable de celui des autres, et donc aussi du regard que nous portons sur eux et de la place que nous leur réservons » (Todorov, 2004).

     

    Axe 2 L’étranger

     

    Dans son acception la plus courante, l’autre renvoie à l’étranger – le « cannibale » pour le dire avec Montaigne – comme indéboulonnable figure de ce qui nous est différent, et qui, en cela, dans une dimension tout à la fois éthique et politique, peut nous apparaître comme inquiétant et dangereux : le glissement, on le sait, est facile du constat de la différence à celui de la condamnation.

     

    Mais l’altérité peut aussi faire l’objet d’une valorisation trompeuse. Sous une forme apparemment positive, l’autre devient le support de projections fantasmatiques : on le préfère au même à condition qu’il demeure exotique et pittoresque, qu’il satisfasse enfin à nos désirs, qu’on puisse se l’approprier… L’exotisme repose ainsi fondamentalement sur la méconnaissance : il ne reconnaît pas l’autre dans sa complexité, mais le fige dans une image séduisante et simplifiée (Segalen, 1978). Qu’elle prenne la forme du rejet ou de la fascination, cette pensée de l’altérité demeure toujours aussi réductrice et empêche une véritable reconnaissance de l’autre comme sujet. L’ouvrage de référence qu’est L’orientalisme d’Edward Said a ouvert la voie à un grand nombres d’études (postcoloniales, décoloniales, subalternes, etc.) qui auront toutes leurs places dans ce séminaire tant, comme l’affirme l’essayiste, « [l]’esprit du chercheur doit toujours faire activement, en lui-même, une place à l’Autre étranger. Et cette action créatrice d’ouverture sur l’Autre, qui sinon reste étranger et distant, est la dimension la plus importante de la mission du chercheur. » (Said, 2003).

     

    Axe 3 Traduire l’altérité

     

            Traduire, c’est d’abord accueillir la langue de l’autre. Ce processus implique inévitablement une forme de distorsion : aucun passage d’une langue à une autre ne peut être parfaitement transparent. Entre le texte source et le texte traduit se crée ainsi un espace intermédiaire où se négocient sens, formes et imaginaires culturels. Cet entre-deux linguistique devient un lieu privilégié d’observation de l’altérité.

     

          Cet axe propose de réfléchir à cette action médiatrice, à la traduction comme lieu de rencontre avec l’altérité. Les communications pourront interroger les manières dont la traduction fait apparaître, transforme ou négocie l’altérité linguistique, culturelle ou esthétique. Elles pourront notamment explorer les stratégies traductives, les effets de déplacement sémantique, ou encore les reconfigurations culturelles produites par le passage d’une langue à une autre.

     

            Comme l’affirme Antoine Berman (1984), « la traduction est l’épreuve de l’étranger », ce qui implique d’accueillir l’altérité sans la réduire. Dans cette perspective, Lawrence Venuti (1995) insiste sur la nécessité de « préserver la différence linguistique et culturelle (register the linguistic and cultural difference) » du texte source, tandis que Paul Ricœur (2004) conçoit la traduction comme une « hospitalité langagière ». Loin d’effacer l’autre, traduire consiste à en négocier la présence dans un espace d’écart. Ainsi, traduire ne consiste pas seulement à transmettre un sens, mais à instaurer un dialogue entre systèmes symboliques hétérogènes, où l’altérité devient une force productive plutôt qu’un obstacle.

     

    Axe 4 « Je est un autre »

     

    La question « Qui suis-je ? » traverse l’existence humaine et renvoie à la construction de l’identité. Celle-ci repose sur des facultés propres à l’humain : une capacité réflexive, une mise en récit du temps de soi et une dimension symbolique et sociale, médiatisée par le langage, les valeurs et la reconnaissance d’autrui. Paul Ricœur montre que l’ipséité ne se construit jamais dans l’isolement (Ricœur, 1990). Elle est, au contraire, indissociable de l’altérité : le « soi » ne peut se définir qu’à travers sa relation avec autrui. L’autre n’est pas un simple témoin extérieur ; il devient une dimension essentielle de notre propre identité.

     

    Sommes-nous uniquement responsables de notre identité, ou ne devenons-nous réellement « nous-mêmes » qu’en étant perçus par les autres ? L’altérité la plus profonde ne se situe pas au-delà des frontières, mais se niche au cœur même du sujet. La conscience de l’altérité se manifeste d’abord par le langage. Du « Je suis l’autre » de Nerval au célèbre – et prétendument aliénant – « Je est un autre » de Rimbaud, le sujet subit une scission radicale. En brisant la structure syntaxique, Rimbaud libère le verbe « être » de la contrainte de la première personne, transformant le « Je » en un espace asymétrique et décentré. Pour Levinas, la relation du « Même » et de l’Autre se joue originellement comme un discours, où le Même, ramassé dans son ipséité de « Je », sort de soi (Levinas, 1983).

     

    L’altérité, en tant que construction sociale, prend souvent la forme d’un rapport de force et d’une spoliation de l’identité. Sartre examine l’autre dans sa fameuse analyse du regard : « J’ai besoin d’autrui pour saisir à plein toutes les structures de mon être, le Pour-soi renvoie au Pour-autrui. » (Sartre, 1943). Cette préexistence de l’autrui en moi engendre l’exclusion au sein d’une communauté. Chaque « je » est une projection de l’Autre ; l’identité est devenue fragile, et le sujet tente désespérément de se réapproprier un visage que le regard social a déjà défiguré.

     

    Axe 5 L’autre dans le même

    Dans La Terre et les rêveries du repos, Bachelard déclare qu’imaginer c’est « [chercher] l’autre au sein du même ». Lorsqu’encore jeune rapin, le peintre du XVIIIe siècle, Jean-Baptiste Oudry, cueille des fleurs de toutes les couleurs pour une séance de nature morte, son maître le réprimande : c’est un bouquet floral monochrome – de roses toutes blanches – qu’il souhaite faire étudier à son élève. Il s’agit en effet de lui faire apprendre les mille et une teintes d’une seule et même couleur. Il s’agit, ici comme ailleurs, ainsi que l’écrit Bachelard, de débloquer la grossièreté sensible (couleurs et parfums) pour vanter les nuances, car telle est cette quête de l’autre dans le même, qui ouvre, selon le philosophe, les portes à l’imaginaire poétique et artistique.

    La pensée déconstructiviste de Derrida a montré à l’œuvre ce travail de la différence dans le même (Derrida, 1967) : n’est-ce pas déjà, de l’intérieur, dans cette construction complexe qu’est l’identité, que l’altérité travaille ?

     

    Bibliographie indicative :

    Affergan, Francis, Exotisme et altérité : Essai sur les fondements d’une critique de l’anthropologie, Paris, Presses universitaires de France, 1987.

    Bakhtine, Mikhaïl, La poétique de Dostoïevski, Paris, Seuil, 1970.

    Baudrillard, Jean et Guillaume, Marc, Les figures de l’altérité, Paris, Ed. Descartes, 1993.

    Berman, Antoine, La traduction et la lettre ou l’auberge du lointain, Paris, Seuil, 1999.

    Berman, Antoine, L’épreuve de l’étranger – Culture et traduction dans l’Allemagne romantique, Paris, Gallimard, 1984.

    Bonnefoy, Yves, L’autre langue à portée de voix, Paris, Seuil, 2013.

    Bonoli, Lorenzo, Lire les cultures : La connaissance de l’altérité culturelle à travers les textes, Paris, Éditions Kimé, 2008.

    Buber, Martin, Je et Tu, Paris, Aubier-Montaigne, 1996.

    Callon, Michel, Akrich, Madeleine et Latour, Bruno, Sociologie de la traduction, Paris, Presses des Mines, 2006.

    Clavaron, Yves, Petite introduction aux « Postcolonial studies », Paris, Éditions Kimé, 2015.

    Cronin, Michael, Translation and Identity, Londres, Routledge, 2006.

    Derrida, Jacques, Des tours de Babel, Paris, Galilée, 1985.

    Derrida, Jacques, L’Écriture et la différence, Seuil, Paris, 1967.

    Descola, Philippe, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005.

    Dufoix, Stéphane, Décolonial, Paris, Anamosa, 2020.

    Fanon, Franz, Les damnés de la terre, Paris, Éditions Maspero, 1961.

    Freud, Sigmund, Psychologie des foules et analyse du moi, Paris, Payot, 1921.

    Gadamer, Hans-Georg, Vérité et Méthode, Paris, Seuil, 1976.

    Gentzler Edwin, Translation and Identity in the Americas, New York, Routledge, 2007.

    Héritier, François, Masculin/féminin : la pensée de la différence, Paris, Éditions Odile Jacob, 1996.

    Husserl, Edmund, Méditations cartésiennes, introduction à la phénoménologie, Paris, Vrin, 1947.

    Jodelet, Denise, (dir.) Les représentations sociales, Paris, Presses universitaires de France, 2003.

    Jullien, François, L’écart et l’entre, Paris, Galilée, 2012.

    Kristeva, Julia, Étrangers à nous-mêmes, Paris, Folio, Gallimard, 1991.

    Lefevere, André, Translation, Rewriting, and the Manipulation of Literary Fame, Londres, Routledge, 1992.

    Levinas, Emmanuel, Le temps et l’autre, Paris, Presses universitaires de France, 1983.

    Levinas, Emmanuel, Totalité et infini, La Haye, Martinus Nijhoff, 1961.

    Levinas, Emmanuel, Humanisme de l’autre homme, Paris, Fata Morgana, 1972.

    Levi-Strauss, Claude, Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1990. 

    Levi-Strauss, Claude, Tristes tropiques, Paris, Plon, 1955.

    Levi-Strauss, Claude, Race et histoire, Paris, Unesco, 1952.

    Lukács, Georges, Ontologie de l’être social, Paris, Éditions Delga, 1970.

    Montaigne, Michel de, Essais, Paris, Gallimard, 2009.

    Meschonnic, Henri, Éthique et politique du traduire, Lagrasse, Verdier, 2007.

    Owen, Stephen, Readings in Chinese Literary Thought, Cambridge, Harvard University Press, 1992.

    Ricœur Paul, Sur la traduction, Paris, Bayard, 2004.

    Ricœur, Paul, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990.

    Sakai, Naoki, Translation and Subjectivity: On “Japan” and Cultural Nationalism, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1997.

    Said, Edward, L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 1978.

    Sartre, Jean-Paul, L’Être et le Néant, Gallimard, Paris, 1943.

    Segalen, Victor, Essai sur l’exotisme : une esthétique du divers, Paris, Fata Morgana, 1978.

    Spivak, Gayatri Chakravorty, Les sulbaternes peuvent-ils parler, Paris, Éditions Amsterdam, 2006.

    Todorov, Tzvetan, Nous et les autres : la réflexion française sur la diversité humaine, Paris, Seuil, 2004.

    Venuti Lawrence, The Translator’s Invisibility: A History of Translation, Londres, Routledge, 1995

    Modalités de soumission :

     

    • Les propositions de communications doivent comporter un titre, un résumé de 200 à 300 mots et une brève bio-bibliographie (le tout dans un seul document).

     

    • Pour proposer une communication, écrivez-nous à l’adresse suivante : ed131@gmail.com.

     

    • Date limite : 30 septembre 2026

     

    • La première séance aura lieu fin novembre 2026 à l’Université Paris Cité.

À lire aussi