Catherine Metayer, médecin épidémiologiste, professeure émérite à Berkeley (Université de Californie) et professeure à l’Université Paris Cité, membre du Centre de Recherche en Epidémiologie et Statistiques (CRESS) UMR 1153, a décroché une Chaire internationale en oncopédiatrie de l’Inserm, et est lauréate du programme Choose France for Science de l’ANR, France 2030. Ces deux financements lui permettront de lancer le programme imPACT – Cancers Enfants : Partenariat pour la Recherche sur l’Exposome et le Génome des Cancers de l’Enfant, un projet très prometteur pour la santé des enfants malades du cancer tel que les leucémies, tumeurs du cerveau et autres organes. Retrouvez son interview ci-dessous.
Pre Catherine Metayer
Professeure à l’Université Paris Cité, lauréate du programme Choose France for Science de l’ANR, France 2030
© Catherine Metayer
Quel est votre parcours et comment vous a-t-il amenée à Berkeley en Californie ?
Après ma formation de médecin en France, je suis partie aux États-Unis poursuivre des études en épidémiologie à La Nouvelle-Orléans. Ensuite, j’ai travaillé au National Cancer Institute, l’institut national du cancer aux États-Unis. Enfin, j’ai intégré un groupe qui travaillait sur les cancers des enfants, à l’université de Berkeley.
Qu’est-ce qui vous a décidée à postuler au programme Choose France for Science ?
De manière générale, le climat politique aux États-Unis est devenu hostile au genre de recherches que je menais en Californie. En effet, je m’intéresse aux liens entre les cancers des enfants et les expositions environnementales subies par les enfants ainsi que leurs parents, avant que le cancer se développe et qu’ils subissent encore lorsqu’ils sont malades. Les recherches sur ces questions environnementales sont de moins en moins financées aux États-Unis, et les méthodologies innovantes qui consistent à considérer la totalité des expositions environnementales (que l’on appelle « l’exposome ») n’ont pas encore été utilisées en France dans le contexte des cancers pédiatriques. Ce genre d’étude demande des moyens importants. Postuler au programme Choose France for Science était donc une chance.
Venir travailler en France est pour moi une véritable opportunité pour mener mes recherches au Centre de Recherche en Épidémiologie et Statistiques (CRESS, UMR 1153, Université Paris Cité, Inserm, Université Sorbonne Paris Nord et INRAE). Les chercheurs au sein du CRESS ont mis en place des ressources exceptionnelles qui me permettront d’appliquer ici des méthodes déjà utilisées en Californie dans l’espoir de répliquer des résultats. Cette étape de validation est importante d’un point de vue scientifique. Ce sera pour moi un atout majeur.
J’en profite pour remercier vivement l’Université Paris Cité et tout particulièrement Christine Guillard et son équipe, qui m’ont aidée à porter le projet imPACT – Cancers Enfants : Partenariat pour la Recherche sur l’Exposome et le Génome des Cancers de l’Enfant auprès du programme Choose France for Science, et qui ont mis en jeu des moyens humains et financiers conséquents pour qu’il aboutisse.
Quelles sont les innovations scientifiques qu’apporte le projet imPACT – Cancers Enfants : Partenariat pour la Recherche sur l’Exposome et le Génome des Cancers de l’Enfant ?
La grande question, concernant les cancers des enfants, est simple : pourquoi les enfants ont-ils des cancers, alors que le cancer est une maladie généralement associée à l’âge adulte ? Des études montrent que la période prénatale est déterminante : par exemple, certaines leucémies commencent au moment de la grossesse. Toutefois, la sphère prénatale est difficile à étudier, car il est difficile de remonter dans le temps. Jusqu’à présent, pour investiguer cette période, on conduisait principalement des entretiens avec les parents, avec leur part d’approximation, d’oubli ou de méconnaissance, ce qui est bien compréhensible.
La première innovation du projet réside dans la perspective adoptée : il s’agira de comprendre ce qu’on appelle l’exposome, c’est-à-dire la totalité des expositions, l’ensemble de l’environnement de l’enfant et des parents, et non plus une exposition à la fois. Cet exposome appartient à l’individu : il est l’histoire de ses expositions passées et actuelles. De nouvelles technologies nous permettront d’analyser l’exposome externe, comme avec l’utilisation de nouveaux capteurs d’air qui permettent de détecter des centaines de molécules dans l’air. Nous installerons ces capteurs dans les maisons pour comprendre les profils d’exposition des enfants qui souffrent d’un cancer, en comparant leurs expositions environnementales avec celles des enfants qui ne sont pas malades. Nous espérons obtenir des résultats beaucoup plus précis que ceux issus des entretiens avec les parents, qui, le plus souvent, ne savent pas à quoi ils sont exposés. Les financements conséquents du programme Choose France for Science vont permettre de démarrer l’étude en doublant le nombre de participants.
Pour mieux caractériser l’exposome interne, la seconde innovation de mon programme est d’avoir recours à des échantillons sanguins obtenus à la naissance pour le dépistage de maladies rares chez le nouveau-né, des échantillons qu’on appelle aussi cartes Guthrie. En Californie, ces échantillons sont stockés depuis 40 ans pour permettre les études génétiques, et récemment des études exposomiques. En France, au CHU de Tours, les cartes Guthrie sont aussi stockées depuis 9 ans. Après obtention des autorisations nécessaires, je vais m’appuyer sur ces échantillons pour détecter à la naissance des centaines de molécules dans le sang des bébés qui ont eu un cancer plus tard dans l’enfance, en les comparant avec ceux qui n’ont pas été malades, avec ou sans hypothèse a priori.
Parmi les produits chimiques étudiés, les travaux porteront de manière plus précise sur les PFAS, ces substances per- et polyfluoroalkylées qui sont omniprésentes dans les produits de consommation et qui ont contaminé les eaux. Il s’agira de mettre au jour l’association entre les PFAS et les risques de cancers chez les enfants. C’est une thématique de santé publique très importante, qui est investiguée chez l’adulte, mais beaucoup moins chez l’enfant.
Enfin, ce programme permettra de comprendre non seulement le rôle des expositions environnementales dans l’apparition du cancer, mais également leurs impacts au cours du traitement et après. Les mécanismes par lesquels les produits chimiques qui déclenchent le cancer peuvent aussi avoir un impact sur les enfants tout au long de la prise en charge de la maladie. Cependant ce genre de recherche en est à ses débuts. La troisième innovation du projet sera donc de répondre à la question suivante : quelle est l’influence de l’environnement sur les patients en cours de traitement d’un cancer et chez ceux qui ont survécu ?
Quelles sont les conséquences attendues de ces recherches en termes de santé et de santé publique ?
De manière générale, j’espère que ces recherches permettront de renforcer les connaissances sur les risques environnementaux et leur impact sur les enfants, grâce à la compréhension du risque cumulatif des produits chimiques sur leur santé. Il y a une demande importante de la part des familles de comprendre les risques encourus sur la santé en général, et surtout dans les familles où un enfant est atteint de cancer. Cependant, les médecins sont souvent démunis pour apporter des réponses, en raison d’un manque de communication aux cliniciennes et aux cliniciens des résultats produits par la science. Une partie importante du programme sera donc de communiquer les résultats pour s’assurer que les connaissances se diffusent et arrivent jusqu’aux équipes soignantes, patients, familles, et instances publiques. Le projet est porteur d’enjeux forts en santé publique, pour la santé des enfants qui ont un cancer, mais également pour celle de tous les enfants.
Le but ultime du projet « imPACT – Cancers Enfants » est donc la prévention ?
Oui, tout à fait. Nous avons besoin de toute la rigueur scientifique pour mettre au jour les liens entre les facteurs environnementaux et les cancers des enfants. Il nous faudra d’abord apporter des résultats, puis les communiquer de manière optimale aux différent groupes affectés ou impliqués dans les thématiques du cancer des enfants et de l’environnement. Nous pourrons ainsi mettre en place des stratégies de prévention individuelle, mais surtout publiques, en travaillant étroitement avec les autorités publiques.
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