À Paris, les chemins de deux historiens se croisent. L’un arrive d’Éthiopie, portant avec lui des carnets remplis d’observations quotidiennes rédigées pendant la guerre du Tigré. L’autre, français, est spécialiste de l’histoire contemporaine éthiopienne. De cette rencontre naît une relation fondée sur la confiance, la liberté intellectuelle et un engagement commun en faveur des voix populaires. À travers un entretien croisé, Abraha Weldu Hailemariam et Pierre Guidi reviennent sur leur collaboration ainsi que sur la genèse de l’ouvrage et du projet de recherche d’Abraha, The Determined Wound, développé dans le cadre du programme d’accueil des chercheuses et chercheurs en exil (PAUSE) à l’Université Paris Cité.

Abraha Weldu Hailemariam et Pierre Guidi

Une rencontre qui fait sens

Lorsque Pierre Guidi, chargé de recherche à l’Université Paris Cité et à l’Institut de recherche pour le développement (centre de recherche CEPED), rencontre Abraha Weldu Hailemariam en mai 2023, ce dernier vient tout juste d’arriver en France, marqué par la guerre du Tigré¹ qu’il vient de quitter. Très vite, leurs échanges révèlent naturellement un terrain commun : un intérêt partagé pour l’histoire éthiopienne et les études sur les conflits, mais aussi une même exigence éthique.

Pierre : « Nous nous sommes rencontrés lors d’un séminaire organisé à l’Institut des Mondes Africains par Elena Vezzadini. Le sujet portait sur l’histoire populaire et sur la manière d’écrire l’histoire “par le bas”, abordé par Noor Nieftagodien. Nous avons compris que nous partagions avec Abraha, le même intérêt : comprendre les dynamiques sociales non pas à partir des élites, mais à partir des populations, des classes populaires. »

Abraha : « Son [Pierre] intérêt pour l’histoire éthiopienne et pour le conflit a été une opportunité d’approfondir notre collaboration. À partir de ce moment-là, nous avons commencé à travailler très étroitement ensemble. C’est avec son soutien que j’ai rejoint l’Université Paris Cité via le programme PAUSE², et depuis, nous échangeons ensemble sur les enjeux liés à la guerre du Tigré. »

 

The Determined Wound : Transformer un journal intime en science sociale

Avant de devenir un livre, The Determined Wound était un ensemble de notes manuscrites, écrites jour après jour par Abraha pendant la guerre qui a débuté en 2020.

Pierre : « Abraha m’a raconté que pendant toute la durée de la guerre, il a tenu un journal. Chaque jour, il écrivait ce qui se passait, les discussions qu’il avait avec les gens, tout ce dont il était témoin. »

Au fil du temps, ce journal personnel est devenu la matière première d’un travail scientifique. Intitulé The Determined Wound – Grassroots Voices from the Tigray War: A Diary Account, l’ouvrage s’appuie à la fois sur l’expérience vécue d’Abraha et sur les récits de celles et ceux qui l’entouraient, tout en étant nourri par ses compétences d’historien. Sa publication est prévue aux éditions Red Sea Press courant 2026.

Abraha : « Ce n’est pas seulement mon expérience personnelle, c’est celle des gens ordinaires. […] J’essaie d’y intégrer différentes thématiques, notamment les questions de genre, les stratégies de survie, la mobilisation, la mémoire, l’espoir […], tout en remettant en question les récits dominants. Je veux contribuer à la justice et à la réconciliation. »

Pierre a perçu dans le travail d’Abraha une démarche éthique rigoureuse et porteuse d’une forte dimension politique.

Pierre : « L’objectif d’Abraha n’était pas d’écrire l’histoire d’un camp, mais de restituer honnêtement tout ce qu’il voyait, sans jugement. […] Il est important d’écrire l’histoire des gens ordinaires face au mépris et à la violence des élites des deux camps, qui les ont entraînés dans une guerre extrêmement meurtrière. Cela paraît évident, mais on oublie parfois les choses évidentes. »

 

Une relation de confiance et d’intégrité

Derrière le manuscrit finalisé se cache une histoire humaine de confiance et de liberté intellectuelle. Abraha souligne combien l’accompagnement de Pierre a été déterminant pour transformer son journal en œuvre scientifique, tandis que Pierre se dit profondément impressionné par la détermination et l’engagement d’Abraha. Au cœur de ce projet se mêlent deux motivations : l’une personnelle, l’autre scientifique.

Abraha : « Ma motivation est à la fois professionnelle et personnelle : personnelle en tant que survivant, et professionnelle pour préserver la mémoire historique. […] J’ai pris conscience de l’importance de documenter les événements. Je rêvais de publier ce travail, mais un rêve ne peut se concrétiser sans l’aide de personnes comme Pierre. Lorsque je l’ai rencontré, il a encouragé mon rêve à devenir réalité. »

Pierre : « Écrire n’a évidemment pas été facile pour Abraha. C’était un exercice difficile. Mais le processus s’est très bien déroulé. »

Abraha : « Pierre est comme un ami. Plus encore, il a créé les conditions qui ont rendu l’écriture possible. […] Il m’a encouragé à structurer mon journal et m’a donné la liberté de travailler de manière responsable et intègre. C’est essentiel lorsqu’on documente des sujets politiquement très sensibles : il faut de la liberté. »

Le programme PAUSE déployé à l’Université Paris Cité a permis de réunir les conditions nécessaires à ce travail historique délicat. Accompagné du soutien et de l’engagement de Pierre, ils ont offert à Abraha la possibilité d’archiver la résilience, la résistance et la conscience politique du peuple du Tigré, tout en réaffirmant la nécessité d’écrire l’histoire « par le bas ». Cette approche permet de préserver non seulement les faits, mais surtout de remettre au cœur du récit la parole et l’expérience de celles et ceux qui les ont vécus.

¹La guerre du Tigré

La guerre du Tigré, déclenchée en novembre 2020, oppose le gouvernement éthiopien et ses alliés aux forces du Front de libération du peuple du Tigré (TPLF). Le conflit naît d’une rupture politique profonde entre le pouvoir central et les autorités régionales tigréennes. Il provoque une grave crise humanitaire, marquée par des déplacements massifs de civils, des pénuries et de nombreuses violations des droits humains. Malgré un accord de cessez-le-feu signé en novembre 2022 qui met fin aux combats, les tensions politiques persistent et les nombreux déplacés attendent encore de rentrer chez eux dans la région, en sécurité.

²Qu’est-ce que le programme PAUSE ?

À l’Université Paris Cité, le programme PAUSE permet l’accueil et la protection de chercheuses, chercheurs, doctorantes, doctorants ainsi que d’artistes contraints à l’exil et dans l’impossibilité de poursuivre leurs activités dans leur pays d’origine. Porté par les laboratoires, la Direction des relations internationales et soutenu par les ministères de l’Europe et des Affaires étrangères et de l’Intérieur, ce dispositif national offre bien plus qu’un cadre administratif pour ces chercheurs contraints de quitter leur pays : il permet aux bénéficiaires de reprendre un travail interrompu dans un environnement sécurisé et de reconstruire une trajectoire scientifique. En accueillant chaque année plusieurs chercheuses et chercheurs en situation de vulnérabilité, UPCité réaffirme son engagement en faveur de la solidarité académique, de la liberté de recherche et des valeurs universalistes.

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