La résistance aux antibiotiques représente l’une des plus grandes menaces sanitaires de notre époque. À travers ses recherches, Yaëlle Wormser, doctorante au sein de la Graduate School Antimicrobial Resistance de l’université et lauréate du concours Ma thèse en 180 secondes, propose d’utiliser une bactérie non pathogène comme modèle afin d’accélérer la recherche de traitements contre la tuberculose. Dans cet entretien, elle revient sur son parcours, les enjeux de l’antibiorésistance et l’approche innovante développée dans le cadre de sa thèse.
Yaëlle Wormser, sur la scène du concours Ma Thèse en 180 secondes.
© MT180 – France Universités – CNRS ; Alexandre Sitter
Pouvez-vous nous présenter votre sujet de thèse et les questions qu’elle soulève ?
Mon sujet de thèse s’intitule « Corynebacterium glutamicum comme système modèle pour l’étude de l’ADN gyrase de Mycobacterium tuberculosis. » Plus simplement, mon objectif est de prouver qu’une bactérie inoffensive peut servir de modèle pour accélérer la découverte de nouveaux antibiotiques contre la tuberculose. Alors que beaucoup la pense éradiquée, la tuberculose reste aujourd’hui la première cause de mortalité infectieuse dans le monde. En effet, la bactérie responsable de cette maladie est difficile à étudier : elle se développe lentement, elle est très dangereuse et nécessite des laboratoires de haute sécurité.
Mon approche consiste à utiliser Corynebacterium glutamicum, une bactérie non pathogène, proche de la bactérie de la tuberculose (Mycobacterium tuberculosis). Elle se cultive beaucoup plus rapidement tout en partageant avec la bactérie de la tuberculose de nombreuses caractéristiques, notamment une membrane très peu perméable.
Nous nous intéressons plus particulièrement à une protéine essentielle, l’ADN gyrase, présente dans les deux bactéries et ciblée par certains antibiotiques utilisés contre la tuberculose. En démontrant que l’ADN gyrase de Corynebacterium glutamicum fonctionne de manière très similaire à celle de Mycobacterium tuberculosis, nous souhaitons prouver que cette bactérie non pathogène peut constituer un modèle fiable pour identifier plus rapidement de nouveaux antibiotiques contre la tuberculose.
La résistance aux antibiotiques est souvent présentée comme l’une des grandes menaces sanitaires du XXIe siècle. En quoi votre recherche s’inscrit-elle dans cette urgence ?
L’antibiorésistance est un enjeu majeur de santé publique, notamment dans le cas de la tuberculose. Certaines souches de la bactérie de la tuberculose sont devenues résistantes aux antibiotiques habituellement utilisés, ce qui complique considérablement la prise en charge des patientes et des patients.
Cette situation touche particulièrement les pays où l’accès aux soins est limité et où l’utilisation des antibiotiques peut être inadaptée, ce qui favorise l’émergence de résistances.
En proposant une bactérie modèle plus simple et plus rapide à étudier que la bactérie de la tuberculose, nous espérons accélérer les premières étapes de la découverte de nouveaux antibiotiques. L’objectif est de gagner un temps précieux dans la lutte contre l’antibiorésistance, avant de tester les molécules les plus prometteuses sur la bactérie responsable de la tuberculose.
En quoi vos travaux permettent-ils de mieux comprendre les mécanismes de résistance aux antibiotiques et quelles perspectives ouvrent-ils pour le développement de futurs traitements ?
A plus long terme, Corynebacterium glutamicum pourrait être utilisée pour tester rapidement de nombreuses molécules grâce une approche appelée morpho-screen, un projet développé par Julienne Petit, Daniel Krentzel et Yves-Marie Boudehen au sein de l’Unité des Mécanismes du Cycle Cellulaire Bactérien, qui consiste à analyser les changements de forme de la bactérie en réponse aux différents traitements.
En effet, chaque classe d’antibiotiques provoque une modification morphologique spécifique. Ainsi, lorsqu’une nouvelle molécule entraîne une réponse différente des profils connus, cela peut révéler un mécanisme d’action inédit et potentiellement conduire à la découverte de nouvelles familles d’antibiotiques ou de nouveaux modes d’action, offrant ainsi de nouvelles pistes thérapeutiques contre la tuberculose.
Vous avez remporté le concours Ma Thèse en 180 secondes. Quel message avez-vous souhaité transmettre au grand public et pourquoi est-il important pour les chercheuses et chercheurs de rendre leurs travaux accessibles ?
À travers cette expérience, j’ai voulu montrer que la science peut être accessible à toutes et tous. Vulgariser ses recherches, c’est faire sortir la science des laboratoires, démystifier l’image parfois stéréotypée du chercheur et susciter des vocations !
C’est grâce à des initiatives comme C’est pas sorcier, les expositions de la Cité des sciences et de l’industrie ou les documentaires que j’ai découvert la science autrement. Pendant longtemps, je ne me suis pas sentie légitime pour faire de la science, car je pensais qu’il fallait avoir un excellent niveau en maths ou correspondre à un profil bien précis. C’est aussi le message que je souhaite transmettre : la recherche ne doit pas être perçue comme un domaine élitiste. Elle a besoin de profils variés, avec des parcours, des regards et des façons de penser différents, pour construire une science plus riche, créative et inventive.
Aujourd’hui, il est également essentiel que les scientifiques prennent davantage la parole pour expliquer leurs travaux. Les publications scientifiques sont indispensables, mais elles restent souvent inaccessibles au grand public. Dans un contexte où les fausses informations et les idées reçues circulent largement, il est important de créer un lien de confiance entre la recherche et la société. Pour que les citoyennes et citoyens puissent comprendre l’importance de la recherche et la soutenir, il faut aussi leur donner les clés pour comprendre ce que font les scientifiques au quotidien.
Vous avez réalisé votre master puis actuellement votre doctorat au sein de la Graduate School Antimicrobial Resistance, co–dirigée par Stéphanie Petrella, qui est également votre directrice de thèse. En quoi cet environnement de formation et de recherche a-t-il contribué à votre parcours de chercheuse ?
Mon master en Biologie moléculaire et cellulaire, au sein de la Graduate School Antimicrobial Resistance, a été une véritable porte d’entrée dans le monde de la recherche. En deuxième année, les enseignements étaient beaucoup plus immersifs : des chercheuses et chercheurs venaient présenter leurs travaux, ce qui m’a offert une vue panoramique sur la diversité des sujets dans mon champs de recherche et de mieux comprendre leur quotidien. Cela m’a aidée à me projeter dans une carrière scientifique et à confirmer mon envie de poursuivre en doctorat.
C’est également dans ce cadre que j’ai rencontré Stéphanie Petrella, qui encadrait des travaux pratiques. À la suite de ce projet, elle m’a proposé de réaliser une thèse sur l’antibiorésistance, un sujet qui m’a immédiatement passionnée.
Au-delà des enseignements, la Graduate School m’a permis de développer mon réseau et de découvrir les différentes possibilités de carrière. Grâce à des initiatives comme l’école d’été ou les rencontres avec des alumnis, j’ai pu échanger avec des doctorantes, doctorants et des professionnels aux parcours variés. Ces moments sont précieux pour mieux appréhender la réalité du doctorat, réfléchir à son avenir et construire progressivement son projet professionnel.
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