Dans le cadre de sa thèse, Tamara Uspenskikh, doctorante rattachée à la Graduate School Sustainability, Organisations, Institutions de l’université, analyse les stratégies de diversification économique des États du Conseil de coopération du Golfe (CCG) face à leur dépendance aux hydrocarbures. Entre les impératifs de transition économique et l’instabilité au Moyen-Orient, la capacité de ces États à poursuivre la transformation de leurs modèles de développement est plus que jamais interrogée, dans un contexte de tensions régionales autour de l’Iran qui accentue encore les incertitudes.
Tamara Uspenskikh, dans les locaux du Gulf Research Center, à Riyad, en Arabie saoudite.
Pouvez-vous présenter votre sujet de recherche en quelques mots ?
Ma thèse porte sur le Conseil de coopération du Golfe (CCG), une organisation régionale du Moyen-Orient qui regroupe six États de la péninsule Arabique : l’Arabie saoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis (EAU), le Koweït, Oman et le Qatar. Ma recherche se concentre sur la capacité de ce groupement régional à se présenter en tant qu’acteur collectif sur la scène internationale, au regard de ses dynamiques internes et de ses relations extérieures.
Les dimensions économiques et énergétiques occupent une place importante dans mon travail. D’une part, les six États du CCG occupent une position centrale sur les marchés internationaux des hydrocarbures. D’autre part, conscients de leur dépendance au pétrole, ces pays ont engagé, depuis la fin des années 2000 et les années 2010, des stratégies ambitieuses de diversification économique, à travers les programmes de type « Visions ». Ces efforts reposent sur des ressources financières considérables, ainsi que sur une volonté réelle de réduire leur dépendance, appuyée par des motivations économiques, politiques et environnementales.
J’effectue ma recherche au sein du Centre Maurice-Hauriou pour la recherche en droit public et sciences politiques de l’Université Paris Cité.
Pourquoi la question de la « sortie de la dépendance au pétrole » est-elle devenue centrale aujourd’hui pour les États du CCG ?
En réalité, cette question constitue une préoccupation de longue date pour les États du CCG. Les premières réflexions sur leur dépendance à une source unique de revenus remontent aux années 1960-1970. Les premières réformes économiques ont également été engagées dès la fin du XXe siècle, d’abord à Bahreïn, qui est devenu un centre régional du commerce et de la finance dans les années 1970-1980, puis dans les années 1990, aux Émirats arabes unis et au Qatar.
Les stratégies Visions lancées récemment reposent ainsi sur certaines réformes déjà engagées. La principale différence réside dans l’ampleur des programmes adoptés. Ces stratégies visent les transformations globales des modèles des six États en termes de diversification économique et de transition énergétique. L’adoption de ces stratégies entre 2008 et les années 2010 résulte de plusieurs facteurs convergents. Le cycle de hausse des prix du pétrole entre 2003 et 2008 a permis d’accumuler les ressources financières nécessaires à ces transformations. À l’inverse, la crise financière de 2008 et la baisse des cours du pétrole ont mis en évidence la vulnérabilité des économies fortement dépendantes des hydrocarbures. En outre, la croissance démographique et l’arrivée massive des jeunes sur le marché du travail ont révélé les limites du modèle rentier fondé sur l’emploi public, faisant de la diversification économique et de la création d’emplois des priorités. Enfin, ces stratégies s’inscrivent dans le contexte plus large de la transition environnementale mondiale.
Afin de répondre à ces défis, les stratégies Visions s’articulent notamment autour du développement du secteur privé, des investissements dans l’innovation technologique ou encore de l’expansion de l’industrie du tourisme dans l’objectif de créer de nouveaux moteurs de croissance. Ces efforts se traduisent également par l’accueil de grands événements internationaux, notamment sportifs, ainsi que par la construction de méga-projets de villes futuristes ou de complexes touristiques.
Dans quelle mesure le contexte géopolitique actuel influence-t-il les trajectoires énergétiques des pays producteurs ?
Le contexte géopolitique actuel influence les trajectoires énergétiques des six pays producteurs, sans toutefois remettre fondamentalement en cause leurs stratégies de long terme. Ces stratégies de diversification économique et de transition énergétique reposent largement sur les revenus du pétrole et du gaz, qui financent les investissements nécessaires à la transformation des économies.
Dans ce contexte, la crise autour de l’Iran produit un effet à plusieurs échelles. D’un côté, l’escalade régionale entraîne un coût réputationnel, en affectant l’image de stabilité et de sécurité que les États du CCG cherchent à projeter, ce qui peut réduire leur attractivité économique et ralentir les investissements étrangers dans des secteurs clés comme le tourisme. Par ailleurs, les tensions régionales alimentent l’incertitude sur les marchés énergétiques, contribuant au maintien de prix élevés des hydrocarbures.
Ce contexte peut renforcer, à court terme, le recours aux hydrocarbures afin de générer des recettes nécessaires pour faire face aux défis économiques immédiats. Dans le même temps, la transition de la dépendance excessive aux hydrocarbures est comprise comme un impératif stratégique, ce que la crise autour de l’Iran et la rupture des chaînes logistiques d’exportation ont davantage souligné.
En définitive, la situation actuelle modifie surtout le rythme de la transition, en incitant les États du CCG à privilégier une exploitation accrue de leurs ressources à court terme, sans pourtant remettre en cause leur objectif de réduction de la dépendance au pétrole à long terme.
Votre travail s’appuie également sur une expérience de terrain, grâce à une bourse de mobilité doctorale internationale financée par le programme SMARTS-UP. Comment cette immersion vous a-t-elle aidée à mieux comprendre les dynamiques de la région ?
Cette bourse m’a permis d’effectuer un séjour de recherche au Gulf Research Center, un important centre de recherche (think tank) basé à Riyad, en Arabie saoudite. Pendant deux mois, j’ai eu l’opportunité de travailler quotidiennement aux côtés des chercheurs et chercheuses de l’institution et d’enrichir ma réflexion au fil de débats stimulants.
Cette expérience d’immersion a été particulièrement précieuse pour moi : elle m’a permis de me confronter aux réalités du terrain, d’approfondir ma connaissance des politiques régionales et d’intégrer ces nouvelles perspectives à mes travaux de recherche.
Comment votre recherche est-elle valorisée au sein de la Graduate School Sustainability, Organisations, Institutions et au-delà ?
À mon retour de Riyad, j’ai présenté, lors d’un séminaire de l’Atelier 2 de LADYSS , les politiques de diversification économique des pays du CCG aux étudiantes et étudiants de master de la Graduate School.
Petia Koleva, responsable de la Graduate School Sustainability, Organisations, Institutions, m’a également proposé de collaborer à l’élaboration de deux propositions, l’une portant sur une session de colloque et l’autre sur un chantier, consacrées aux enjeux contemporains des transitions territoriales et destinées au Collège International et Interdisciplinaire des Sciences Territoriales (CIST).
Au-delà de la Graduate School, mon immersion au sein du centre de recherche m’a offert des opportunités précieuses de valorisation de mes travaux, notamment à travers plusieurs contributions et perspectives de publication.
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