Après avoir connu une transition de la fécondité parmi les plus rapides au monde, le Maghreb entre aujourd’hui dans une nouvelle phase avec une fécondité basse qui semble durablement installée. Dans le nouveau numéro de Population et Sociétés, les démographes Zahia Ouadah-Bedidi (URMIS – Université Paris Cité, Université Côte d’Azur, CNRS, IRD), Ibtihel Bouchoucha (INS, Tunisie) et Soumaya Abdellatif (Université Ajman, EAU) analysent les évolutions récentes en Algérie, au Maroc et en Tunisie.

Durant les années 1990, les trois pays avaient connu une baisse simultanée et rapide de la fécondité. La Tunisie avait atteint le seuil de remplacement des générations dès 1999, tandis que l’Algérie et le Maroc semblaient suivre une trajectoire comparable. Cette convergence paraissait alors confirmer l’hypothèse d’un aboutissement homogène de la transition démographique dans l’ensemble de la région.

Les évolutions observées depuis les années 2000 ont toutefois remis en cause cette lecture. L’Algérie a été le premier pays à interrompre cette baisse avec un rebond marqué de la fécondité, l’indice dépassant 3 enfants par femme au milieu des années 2010. La Tunisie a connu une évolution similaire mais plus tardive et d’une moindre ampleur, après une décennie de stabilisation autour du seuil de remplacement. À l’inverse, le Maroc s’est distingué par une baisse continue et progressive de la fécondité, sans rebond notable, conduisant à un indice historiquement bas de 1,97 enfant par femme en 2024.

Depuis le milieu des années 2010, un nouveau tournant semble néanmoins s’amorcer dans les trois pays. La Tunisie connaît une baisse particulièrement rapide, avec un indice estimé à 1,53 enfant par femme en 2024. Le Maroc est désormais passé sous le seuil de remplacement, tandis que l’Algérie enregistre une diminution continue depuis 2017. Les trois pays s’orientent ainsi vers des niveaux de fécondité durablement bas.

Des calendriers de fécondité contrastés

Si cette baisse est commune à l’ensemble du Maghreb, les calendriers de fécondité demeurent différenciés. En Algérie, le rebond observé dans les années 2010 a concerné presque tous les âges, avec une concentration des naissances parmi les femmes âgées de 25 à 29 ans. Au Maroc, la baisse de la fécondité s’est opérée sans transformation majeure du calendrier des naissances, le pic de fécondité demeurant concentré sur cette même tranche d’âge. En Tunisie, le rebond observé après 2004 était en partie lié à un rajeunissement momentané des mères avant qu’une nouvelle baisse rapide ne s’installe à tous les âges.

Ces évolutions traduisent des dynamiques distinctes dans l’organisation des trajectoires familiales et reproductives. Dans les trois pays, la baisse récente de la fécondité s’accompagne néanmoins d’un report progressif des naissances et d’une limitation plus marquée du nombre d’enfants.

Le rôle central de la nuptialité et de la contraception

Ces évolutions tiennent à plusieurs facteurs connexes de la fécondité, notamment la nuptialité et la contraception, eux-mêmes étroitement liés aux transformations socio-économiques contemporaines. En Algérie, le rebond des naissances observé au milieu des années 2010 apparaît fortement associé à la hausse des mariages. Cette dynamique s’explique notamment par l’arrivée à l’âge du mariage de générations nombreuses nées dans les années 1980 ainsi que par une amélioration relative des conditions économiques, en particulier en matière d’emploi et de logement.

En Tunisie, la baisse récente de la fécondité s’inscrit davantage dans un report durable du mariage. La progression du célibat prolongé concerne désormais les deux sexes et touche particulièrement les classes d’âges de 30 à 39 ans. Ce recul de l’entrée en union contribue directement à l’accélération de la baisse de la fécondité observée depuis le milieu des années 2010.

Le Maroc présente une configuration différente. Malgré une entrée relativement précoce des femmes en mariage, la fécondité continue d’y diminuer, soulignant le rôle central de la contraception. Le recours aux méthodes contraceptives modernes — pilule, stérilet, contraceptifs injectables ou implants — y a fortement progressé depuis les années 1990. La proportion de femmes mariées utilisant une méthode contraceptive a atteint près de 70 % en 2018, un niveau supérieur à celui observé en Algérie et en Tunisie.

Des transformations sociales profondes

Ces transformations démographiques s’inscrivent également dans un contexte marqué par l’allongement des parcours scolaires et une insertion professionnelle tardive des jeunes adultes, en particulier des femmes. Dans les trois pays, les femmes sont désormais fortement représentées dans l’enseignement supérieur, mais cette progression éducative ne se traduit pas nécessairement par une insertion stable sur le marché du travail. Le chômage des jeunes diplômées demeure élevé et les trajectoires professionnelles féminines restent fragiles, notamment au moment où les charges parentales deviennent les plus importantes. Ces difficultés d’insertion et de conciliation entre vie familiale et vie professionnelle peuvent contribuer au report du mariage et de la maternité.

Au-delà des contraintes économiques, les transformations récentes de la fécondité traduisent aussi une évolution des normes familiales. Comme dans d’autres régions du monde, la parentalité tend à devenir un projet plus exigeant, fondé sur un investissement accru dans le bien-être, l’éducation et les conditions de vie des enfants. Cette évolution favorise une limitation du nombre d’enfants et une intensification des investissements parentaux.

Vers un vieillissement démographique accéléré

La baisse durable de la fécondité annonce enfin un vieillissement rapide des populations maghrébines. La Tunisie apparaît aujourd’hui comme le pays le plus avancé dans cette transition, avec une progression importante de la part des personnes âgées de 60 ans et plus. Le Maroc et l’Algérie suivent la même trajectoire, même si le vieillissement y demeure pour l’instant plus modéré.

À mesure que les générations moins nombreuses atteindront les âges reproductifs, le nombre annuel de naissances devrait diminuer mécaniquement, contribuant à un ralentissement durable de la croissance démographique. Dans un contexte migratoire historiquement déficitaire, les perspectives d’évolution de la population dépendront de plus en plus des dynamiques migratoires futures, encore largement incertaines dans la région.

Une nouvelle phase de la transition démographique

Les trajectoires observées dans les trois pays du Maghreb traduisent ainsi l’installation probable d’une fécondité durablement basse. Si les rythmes et les mécanismes diffèrent selon les contextes nationaux, les transformations observées convergent vers une même dynamique : des naissances plus tardives, plus espacées et moins nombreuses.

À ce stade, aucun rebond comparable à ceux observés dans le passé ne semble se dessiner durablement. La région entre ainsi dans une nouvelle phase de sa transition démographique, dont les conséquences sociales, économiques et politiques devraient s’affirmer au cours des prochaines décennies.

Référence

Une fécondité historiquement basse au Maghreb.
Zahia Ouadah-Bedidi, Ibtihel Bouchoucha et Soumaya Abdellatif.
Population et sociétés, 644 (2026) | DOI : 10.3917/popsoc.644.0001

À lire aussi

MT 180s : 2 places sur le podium en finale nationale

MT 180s : 2 places sur le podium en finale nationale

La finale nationale du concours Ma Thèse en 180s s’est déroulée le jeudi 28 mai 2026, réunissant 21 candidates et candidats au Théâtre Sébastopol à Lille. Yaëlle Wormser et Ignace Yapii ont porté haut les couleurs de l’Alliance Sorbonne Paris Cité en remportant...

MT180s : en route pour la finale nationale !

MT180s : en route pour la finale nationale !

Yaëlle Wormser (UPCité) 3e prix du jury et Prix du public, Ignace Nii YApi (USPN) 2e prix du jury et Gabrièle Lienhard (SU) 1er prix du jury, défendront les couleurs de Paris lors de la finale régionale du concours Ma Thèse en 180 secondes. Votez pour décerner le prix...